Quand une agence de traduction confond partenaire et employée.

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Le rapport que nous entretenons avec les agences est quelquefois un peu flou. C’est à nous qu’il revient de clarifier la situation.

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Un point de vocabulaire
D’après Larousse, l’adverbe ensemble signifie « l’un avec l’autre, les uns avec les autres, conjointement, en commun », tandis que la préposition pour indique le bénéficiaire (travailler pour un patron). Ainsi, en ce qui concerne mon rapport aux agences de traduction, nous travaillons ensemble, je ne travaille pas pour elles… je travaille pour moi !
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Le monde de la traduction ne voit pas forcément les choses sous cet angle
Ce qui est limpide à mes yeux ne l’est pas forcément pour tout le monde, traducteurs comme agences.
Il serait intéressant de nous pencher sur la connaissance qu’a le traducteur lambda du monde de l’entrepreneuriat, mais ce n’est pas le propos du jour.
Les agences, quant à elles (une bonne partie d’entre elles, pas la meilleure), ont largement tendance à considérer les traducteurs indépendants comme leurs employés. Là aussi, un approfondissement serait intéressant car leur logique n’est pas dénuée de sens.
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L’agence de traduction traite avec de VRAIS clients, elle !
Oui, je sais, c’est affligeant.
C’est pourtant ce qu’un de mes clients, directeur d’agence, m’a affirmé il y a quelques semaines.
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Lorsque je reçois son bon de commande, je m’oppose à une clause de son bon de commande qui stipulait (en gros) qu’il se réservait le droit de ne pas payer le travail si la qualité laissait à désirer.
Le client essaie de me convaincre que je ne cours aucun risque, puisque mon travail est de très bonne qualité. Je l’invite donc à la supprimer cette clause inutile. Il s’y refuse. Je comprends sa position, il veut se protéger des mauvais traducteurs. Nous sommes d’accord, cela ne me concerne pas.
Il refuse cependant de la supprimer car il veut nous loger tous à la même enseigne (et, qui sait, je pourrais être tentée de sous-traiter ses missions… Ben tiens.).
Ensuite, il tente une autre approche : la carotte. Évidemment, si j’accepte cette mission, et cette clause, il va me fournir plein, plein, plein de travail. Les six derniers mois, il m’a royalement confié deux petites relectures, je suis convaincue qu’il va tout à coup me noyer sous le travail, sans nul doute.
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La colère n'est pas bonne conseillère.
INSIDE OUT – Pictured: Anger. ©2015 Disney•Pixar. All Rights Reserved.

Et là, je prononce LA phrase qui fâche : « Je refuse cette clause car je ne permets pas à un client de décider de son propre chef s’il veut, ou pas, payer ma traduction. » et j’enchaîne : « Si,vraiment il devait y avoir un problème, personne n’est à l’abri, nous en discuterions et trouverions une solution ensemble. ». Il manque s’étouffer en m’expliquant qu’il n’est PAS mon client, mais mon donneur d’ordre, et que, LUI, il travaille avec de vrais clients qu’il doit satisfaire.

L’image de droite est assez représentative de mon état d’esprit en cet instant.
En professionnelle, et par l’action de je ne sais quelle force mystique, aucune agressivité n’a transparu dans ma voix (ou dans mes propos) et je lui ai dit, avec toute l’amabilité qui me caractérise, que, dans ces conditions, il serait plus sage qu’il attribue cette tâche à un autre collaborateur. Nous étions un samedi après-midi. ?
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Le meilleur dans tout cela, c’est qu’il est revenu vers moi pour me demander de réaliser la relecture du document, puisque la clause est sans effet dans le cadre de relectures. J’ai évidemment accepté.
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Mettre fin à conflit dans le calme et avec le sourire, c’est tout un art.

 

Un petit boulot, entre les VRAIES missions
Je ne sais pas ce qu’ils ont en ce moment avec les vrais clients, les vraies missions, ces directeurs d’agences, mais on dirait qu’ils se sont donné le mot.
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Hier, j’ai été contactée par le directeur d’une agence avec laquelle je travaille depuis un bon bout de temps. Il désire faire traduire le texte de son site web en français et c’est moi qu’il contacte pour cette mission. Très fière de cette reconnaissance, je lui remets donc prix en tenant compte de notre longue collaboration.
Ce midi, je reçois sa réponse : il aimerait négocier.
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Qu’à cela ne tienne. Je lui rappelle les remises consenties dans ma proposition et laisse la porte ouverte.
Son offre ne se fait pas attendre. On parle d’une remise supplémentaire de 35%.
Son argument : ce travail n’est pas du tout prioritaire et je pourrai le glisser dans mon planning entre deux « vraies missions ».
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Un petit moment de réflexion s’impose…

 

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Je le comprends, et je sais où il fait erreur : il me considère comme son employée.
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Ce n’est pas le cas ! La traduction de son site est, pour moi, une vraie mission.
Qui mieux qu’une agence de traduction peut comprendre l’importance d’un site traduit avec soin et sérieux ?
Qui mieux qu’une agence de traduction connaît la valeur de cette mission ?
Quel aurait été son devis pour un tel travail ? 
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Alors, me demanderez-vous, comment justifie-t-il cette réduction de prix ?
Son argument parle de lui-même : il me perçoit comme un membre de son personnel qui, en période de creux, peut s’acquitter d’une tâche non productive (entendez non productive de revenus).
C’est faux ! Je suis indépendante, je suis un entrepreneur. Entre deux missions (elles sont toutes vraies), je m’occupe de mon site, de mon blog, de la promotion de ma marque et des aspects administratifs de mon entreprise.
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J’ai dû décliner son offre et je serais étonnée qu’il revienne vers moi.
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Qu’en dites-vous ? Les agences sont-elles nos clients ou nos employeurs ? Quelles limites fixez-vous ?
La prochaine fois, préférez-vous que nous nous penchions sur notre vision de l’entrepreneuriat ou que nous tentions de comprendre la vision des agences ?
Laissez un commentaire, j’ai hâte de vous lire.

12 Réponses

  1. Excellente mise au point, bien nécessaire. Récemment, un (ex) client a été scandalisé parce que j’avais osé augmenter mon tarif alors « qu’il ne me connait même pas » et que « je suis toujours en vacances » (ah bon) (je l’ai su via une amie qui travaille dans cette agence). Je trouve que ça cadre bien avec cet article. Le bon traducteur n’est pas celui qui rend un travail satisfaisant, mais celui qui est toujours dispo et corvéable à merci, sans jamais protester

    • Merci, Claire. Je mets un point d’honneur à aider mes clients, j’estime que cela fait partie du service de qualité que je leur fournis, mais c’est moi qui détermine ce que j’accepte ou ce que je suis en mesure de faire.

  2. Hallelujah, voilà un article pertinent sur un sujet que j’aurais voulu aborder depuis longtemps sans jamais le faire… merci 🙂 ayant été moi-même de l’autre côté de la barrière avant, je perçois combien les chefs de projet ont parfois, pour ne pas dire souvent, du mal à nous considérer comme des entrepreneurs. Je me souviens d’avoir expliqué au « vendor manager » d’une grande agence que je ne comptais pas accepter une baisse de tarifs unilatérale pour la simple raison que, comme son entreprise à elle, mon entreprise à moi visait à atteindre la rentabilité et même, chose qui lui est apparemment apparu comme obscène, faire des bénéfices ! Je vote pour un futur article sur l’entrepreneuriat 🙂

    • Merci Annelise. S’affirmer en tant qu’entrepreneur constitue probablement le défi le plus important du traducteur, qu’il travaille principalement avec des agences ou des clients directs. Ce sujet risque de nécessiter plus d’un article 😉

  3. Betty Cohen

    Enfin une professionnelle qui se tient debout. Si tous et toutes faisaient comme vous, il y a longtemp que ces agences respecteraient les traducteurs sans lesquels ells ne sont rien! Bravo!
    Et vous avez raison sur les relations avec les agences. Dans un autre monde, est-ce qu’un constructeur automobile traite les sous-traitants qui lui fabriquent des pieces comme des employés ou comme des entreprises à part entière?

    • Merci infiniment, Betty.
      Avez-vous écouté notre audio dans l’article suivant http://entrad.traduttrissimo.eu/le-traducteur-un-entrepreneur/ ? Olivier propose des pistes de réflexions sur ce thème. Ce n’est pas forcément agréable à entendre, mais notre métier est malheureusement victime d’un amateurisme généralisé qui pousse certaines agences à nous considérer comme de petites mains et non pas comme des experts.
      J’avoue que son expérience professionnelle (je devrais dire « ses » tant elles sont variées) m’est TRÈS utile au quotidien.

  4. Vous avez tout à faire raison d’accepter ou de refuser les missions qui vous sont confiées, c’est votre droit le plus strict, mais il faut savoir faire preuve de flexibilité.
    J’ai aussi confié la traduction de mon site à un traducteur, et j’ai en effet demandé et reçu une remise pour ce travail. Ce genre de faveurs ne peut toutefois pas être demandée à n’importe qui et n’importe comment. Je confie beaucoup de missions à cette personne qui comprend que le développement de notre activité est synonyme de missions régulières.

    • Merci de votre intervention, Michael.
      Vous avez raison, la flexibilité est capitale car elle permet de développer son activité et d’entretenir de bonnes relations avec les clients.
      Cependant, il faut aussi connaître ses propres limites et s’y tenir.
      Dans le cas décrit plus haut, j’avais déjà accordé une remise conséquente et, ma fois, nous aurions pu discuter d’une remise supplémentaire de 10 ou 15 %, mais 35 % !!! La bonne volonté a ses limites.
      Le problème que je voulais soulever dans cet article est relatif à la position du traducteur par rapport à l’agence.
      Il semble parfois que les agences de traduction fonctionnent comme des agences d’intérim… et de nombreux traducteurs acceptent, bon gré mal gré, une certaine dépendance. Or, les agences de traduction ne sont pas les employeurs des traducteurs indépendant, ce sont leurs clients. Je vous renvoie à cet article : http://entrad.traduttrissimo.eu/le-traducteur-un-entrepreneur/
      Cette vision altérée de la situation conduit aux excès que nous rencontrons tous, avec des contrats extrêmement contraignants pour les traducteurs contenant des clauses abusives dans divers domaines (termes des paiements, voire de la facturation, temps de contestation de plusieurs mois, …).
      Il y a quinze jours, une nouvelle cliente (agence) a été choquée que j’insiste pour recevoir mon paiement alors que son client (satisfait) ne l’avait pas encore payée. (Il s’agit d’un travail presté 3 mois plus tôt !)
      Comment cette situation est-elle possible ? Simplement parce que cette cliente a imposé cette façon de faire à d’autres traducteurs qui ont accepté. Cela lui semble aujourd’hui normal. Cela l’est-il pour autant ?
      Au fil des années, j’ai découvert que les meilleures agences sont souvent les moins contraignantes. C’est donc avec elles que je préfère travailler.

  5. Bonjour, juste pour vous dire que je trouve vos articles plus que pertinents et que je vais mettre votre blog dans mes favoris afin de les lire plus en profondeur. J’irais même (parfois) plus loin que votre article concernant la relation agence/indépendant : pour certaines, nous ne sommes que des esclaves disponibles 24h/24 et 7j/7, tenus de rendre un travail impeccable en tout temps, sans jamais avoir aucun contretemps et acceptant des tarifs dérisoires (car bizarrement – et mes connaissances qui travaillent en tant qu’indépendants dans d’autres secteurs trouvent cela vraiment bizarre – rares sont les agences qui ne nous imposent pas leurs tarifs – quasiment toujours inférieurs au nôtres – et leur cavalerie de remises pour quantité, collaboration à long terme, etc.). Neuf fois sur dix, la « négociation » prend fin, car l’agence est totalement fermée sur le prix, car « vous comprenez, nous sommes une entreprise et nous devons être rentables et aligner nos tarifs à ceux de la concurrence ». Un jour, un chef de projet m’a, par inadvertance (vraiment ?), transmis le devis qu’ils avaient communiqué au client final ; marge sur la traduction uniquement : 120 % par mot source ! Marge sur la relecture/DTP : 25 % par heure. De quoi être rentable… On a parfois l’impression qu’il faudrait presque les remercier d’avoir la bonté de nous offrir du travail (« Comment ça vous n’êtes pas disponible un samedi soir à 22h pour une traduction de 5 000 mots bien technique à rendre demain matin à 9h ? Vous demandez un surcoût pour travailler la nuit et le weekend en urgence ? Mais c’est inadmissible ! »), et que ce remerciement doit se traduire par une baisse des tarifs ou l’acceptation de conditions à n’en plus finir. Voilà, voilà, sur ces belles paroles, je vous souhaites à toutes et à tous une excellente journée 🙂

    • Merci beaucoup Romain. C’est un plaisir de savoir que je vous propose du contenu utile et intéressant. N’hésitez pas à commenter les autres articles 😉
      Concernant les devis qui s’égarent, je pense que nous avons tous reçu ce genre d’indiscrétion un jour ou l’autre.
      Une marge de 100 % (ou même 120 %) sur le prix de la traduction, pour une agence, ne me choque pas. Elle doit trouver les clients, gérer les dossiers, relire le document (enfin, elle devrait),… bref, elle a ses frais propres et doit encore dégager un bénéfice. Comme je le dis souvent : ce que l’agence gagne, ce n’est pas mon affaire. Ce qui compte, c’est que je sois satisfaite de ce que je gagne.
      Quant aux conditions, à nous de déterminer ce que nous acceptons de faire et pour qui ! C’est un peu comme en amour, chacun a ses préférences et son seuil de tolérance. Heureusement, tous les goûts sont dans la nature. Certains travaillent volontiers le week-end ou tard le soir, d’autres ne le supportent pas.
      Mon seul conseil : tirez le meilleur parti de ce que vous acceptez volontiers et refusez ce qui vous dérange. C’est aussi un moyen de se démarquer et de travailler avec les « bons » clients.

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